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Effet wiki et théorème de Hayek

Le pouvoir de tout un chacun

lundi 28 mars 2011, par Paul Soriano

Friedrich Hayek [1] n’a pas très bonne presse en France ou le mot « libéral », surtout affublé d’un préfixe (néo, ultra…) donne des boutons à tout ce qui pense ou presque. Le théorème de Hayek [2] ne va certes pas soulager cette éruption psycho-somatique. Il devrait être mieux accueilli par les adeptes de la politique 2.0.

L’effet wiki

Que dit ce théorème ? En substance à peu près ceci : aucun génial individu (législateur, réformateur, technocrate, penseur, etc.) ne saurait être aussi intelligent qu’une communauté qui expérimente au fil des siècles des institutions. Le marché, par exemple, n’a été inventé par aucun génie libéral (tel Hayek), mais sécrété par une très longue expérimentation sociale dont le succès résulte d’un processus en quelque sorte darwinien : essais et erreurs, conservation, accumulation et transmission des succès.

Les lecteurs les plus avertis ne manqueront pas de rapprocher cette thèse de l’effet wiki ainsi dénommé d’après les dispositifs coopératifs en ligne (appelés « wikis ») que le logiciel Médiawiki et ses avatars permettent de mettre en œuvre. L’encyclopédie Wikipédia en est l’exemple à ce jour le plus spectaculaire.


Le « savoir de la foule » face au règne des experts ?

L’effet wiki désigne la libre accumulation et consultation d’un savoir théorique et surtout pratique, toujours révisable du fait de nouvelles contributions, sur le modèle de l’encyclopédie en ligne Wikipédia. Pas sectaire, cette prétendue foule (savante) accueille volontiers les experts qui se prêtent à l’exercice.

A ceci près que la durée d’une expérience wiki se mesure en années plutôt qu’en siècles. Ce qui met les produits de l’intelligence collective à la portée de tout un chacun, ici et maintenant [3].

La Très Grande Révolution ?

On ne saurait surestimer la portée révolutionnaire de ce genre de dispositifs (wikis, blogs et autres réseaux sociaux en ligne). Ils semblent bien partis en effet pour défier l’une après l’autre toutes les institutions qui depuis la nuit des temps interposent une « médiation » jalouse entre le peuple et le savoir et plus encore : entre le peuple et le pouvoir. Car qui dit « institutions » dit du même coup corporations, castes et autres oligarchies qui détiennent, de droit ou de fait, le monopole de la médiation.

Après le savant et l’expert (wikipédia), après le journaliste et l’intellectuel organique (blogosphère), après le dictateur, le politicien respectable, après le médecin même… à qui le tour ? L’avocat ? Le marchand ? Le banquier ? On peut toujours rêver.

Il ne s’agit pas pour autant de rejeter les vrais experts, s’il en est, mais de mieux partager leur savoir tout en le mettant à l’épreuve. A la différence des simples intermédiaires abusifs ou parasites, il reste sans doute une place pour les médiateurs légitimes – ceux qui, précisément, survivront à l’épreuve de l’effet wiki.


Le médecin généraliste, médiateur des médiations de la santé ?

De la totale délégation (je confie ma santé et son financement aux bons soins du médecin, de la technoscience et de la Sécu) à l’autodiagnostic et à l’automédication, l’écart est vertigineux. En vérité, bien loin de la désintermédiation annoncée, on assiste en fait à une prolifération des médiations médicales dont la plupart ne sont pas désintéressées. D’où une ultime question : qui sera le médiateur de toutes ces médiations ? Le sujet lui-même, le patient – mais comment le pourrait-il lorsque la maladie ou même l’angoisse affecte son jugement ? Ou, pourquoi pas, le… médecin généraliste, replacé au cœur de toutes ces tensions dont la plus opiniâtre reste celle qui, au-delà du principe de plaisir, nous incite à fuir la souffrance et la mort ?

Plus généralement, c’est peut-être l’inexpugnable forteresse de la division du travail qui est ainsi remise en cause - tout au moins la division hiérarchique du travail...

Ruses et résistances

Certes, il faut raison garder, car les oligarchies excellent dans l’appropriation des outils qui pourraient menacer leur monopole. On le voit bien quand les médias entreprennent avec un certain succès de transformer les blogueurs en auxiliaires de leurs entreprises – supplétifs bénévoles de surcroît à la différence des journalistes professionnels. De même quand les politicien(ne)s se soucient de soustraire la « démocratie participative » au « populisme » et de mettre en ordre nos désirs d’avenir. Or, sur le plan politique, justement, la médiation capitale n’est rien moins que le plus froid des monstres froids : l’appareil d’État. Du reste, la conquête et conservation de ce monopole de la violence légitime importe infiniment plus que les débats d’idées. Si vous en doutez consultez tout de même les penseurs qui déniaisent : Machiavel, Jouvenel et Debray.

D’autre part, l’affaiblissement (espéré) d’une médiation devenue abusive et parasitaire ne doit pas dissimuler celle qui prend sa place, fût-elle plus séduisante ou moins visible. Sur le mode plaisant, un commentateur en faisait récemment la remarque à propos de la politique 2.0 : "On ne sait si la femme est encore et toujours l’avenir de l’homme mais nul doute que le jeune mâle techno est le présent de l’e-démocratie."

Enfin, comment ne pas s’interroger sur le statut de réseaux sociaux dont les plus fréquentés sont après tout (mis à part Wikipédia) des entreprises privées à but lucratif...

Le pouvoir de tout un chacun

Une précision terminologique, puisque les mots pèsent. On parle souvent de savoir ou de sagesse des foules . Ou encore, en anglais, de crowdsourcing pour désigner la sous-traitance de tâches aux obscurs qui travaillent pour pas cher. Or le terme de foule est particulièrement mal choisi, sans doute par quelque membre de l’élite en route vers l’illumination mais encore tout pétri de préjugés ; une foule, en effet, ne saurait produire ni savoir, ni sagesse ni pouvoir, tout au plus de la masse ou de l’énergie, et le plus souvent destructrice. Il nous semble donc que le terme « tout un chacun », à savoir d’un tout auquel chaque « un » contribue en tant que personne serait mieux approprié.

Si vous trouvez mieux…


Liens de l’article
- Hayek, sur Wikipédia, forcément
- Que sont les wikipédiens ?
- Effet wiki dans le domaine de la santé. Introduction du n° 26 de la revue Médium (Santé, nouvelles techniques, nouvelles croyances).
- Jouvenel, Du pouvoir
- Debray, L’Etat séducteur
- Libéraux socialistes et progressistes conservateur : un idéal commun ?
- Jeune, mâle, techno
- Peut-on fermer Facebook ?
- James Surowiecki, La Sagesse des foules, 2004, trad. fcse, Jean-Claude Lattès, 2008
- Crowdsourcing.

Et sur le poids de mots :
- Comment les métaphores programment notre esprit
- Quand le verbe se fait chair


[1Les liens sont regroupés à la fin de cet article

[2le terme n’est pas de lui mais de l’auteur de ce billet, assez fidèle néanmoins à la pensée hayekienne sur ce point

[3A noter que Wikileaks, sans doute le plus célèbre des wikis après Wikipédia n’est justement pas un wiki. C’est plutôt un dispositif de diffusionde documents officiels plus ou moins secrets – et non un dispositif socio-technique collaboratif à proprement parler.

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