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Internet, contre-pouvoir ?

samedi 8 mai 2010, par Paul Oraison

Le cyberespace requiert des normes, ne fut-ce que pour pouvoir être utilisé par les internautes. Ces normes sont pour l’essentiel d’ordre technique : télécommunications, informatique, traitement des « contenus » (outils de recherche et de sélection), etc. Mais l’édiction et la mise en œuvre de ces normes s’inscrivent dans un contexte politique de rapports de pouvoirs qui confrontent en particulier les États (à commencer par les États-Unis), des « opérateurs » techniques qui sont pour la plupart des entreprises commerciales, toutes sortes d’institutions privées et publiques (les médias notamment, mais aussi les entreprises, les banques, les collectivités territoriales, les associations, etc.), sans oublier les principaux intéressés, à savoir les « internautes » en tant qu’usagers, consommateurs, militants, voire citoyens.

A défaut de gouvernement et autres institutions politiques, le jeu des rapports de force dans le cyberespace nécessite une « gouvernance » définie comme une dispositif de délibération et de décision réunissant de manière plus ou moins représentative les parties prenantes (stakeholders) d’un domaine d’activité nécessitant une « régulation » dans l’intérêt général.

Mais la « gouvernance de l’Internet » ne doit pas masquer la réalité infiniment complexe des rapports de force entre les acteurs pour lesquels Internet est désormais une ressource stratégique.

Pour simplifier néanmoins l’analyse, on peut adopter une classification élémentaire des parties prenantes en quatre catégories ou types de pouvoirs : politique, médiatique, économique et financier qu’exercent autant d’oligarchies spécifiques. On pourrait aussi évoquer un « pouvoir intellectuel » dont les réactions effarouchées face à l’encyclopédie populaire Wikpédia sont assez significatives… Mais on sait que les intellectuels « organiques », naguère émetteurs autorisés de l’opinion éclairée, sont depuis longtemps concurrencés sur leur terrain par les journalistes et autres membres des nouvelles « cléricatures », tels les experts spécialisés, volontiers sollicités par les médias, de préférence aux intellectuels « généralistes ».

Les oligarchies sont à la fois concurrentes et partenaires – leur jeux de pouvoir se situent dans cadre d’une « coopétition » qui les voit tantôt s’affronter et tantôt collaborer. Les mêmes relations de coopétition existent au sein même de chaque oligarchie, entre les entreprises et les médias concurrents, entre les partis politiques, etc. Mais chacun est bien conscient des intérêts communs qui le lient à ses adversaires/partenaires.

Pour chacun de ces pouvoirs, l’internaute est une cible , qu’il s’agisse d’obtenir son attention, de l’influencer, de le convaincre ou de le contraindre – et cela alors même qu’un discours angélique présente la Toile comme une milieu où l’internaute citoyen (consommateur, spectateur de la société du spectacle, producteur…) pourrait enfin s’affranchir des pouvoirs.

Il faut toutefois se garder de confondre le pouvoir avec les moyens de l’exercer. Le pouvoir, c’est ce que détiennent très concrètement les oligarchies. Les moyens, ce sont les instruments qui permettent d’exercer ce pouvoir – tel Internet, justement, qui est essentiellement un instrument au service d’une action sur les esprits : capter l’attention (audience), sélectionner l’information ou plutôt les sujets d’intérêt public et enfin suggérer l’opinion correcte sur ces différents sujets. Dans cette perspective, Internet apparaît comme un dispositif capable d’arracher de l’audience aux médias et d’offrir aux internautes un accès alternatif à l’espace public.

Mais les pouvoirs que nous avons distingués ne se contentent pas de « résister », d’inscrire l’Internet dans leurs propres stratégies (via les sites des médias, ceux des partis politiques et autres minorités agissantes, ou encore la publicité omniprésente sur le web…). Ils font en sorte d’enrôler l’internaute dans la mise en œuvre de ces stratégies. De manière exemplaire, les blogueurs ne sont-ils pas devenus des supplétifs bénévoles de l’information et du commentaire en concurrence avec des journalistes dont les compétences réelles ou présumées doivent être rémunérées ? L’ouverture d’espaces destinés aux blogueurs sur les sites des grands médias dévoile clairement cette dimension de la stratégie.

Il est vrai que le système médiatique est en première ligne. L’enjeu est considérable, puisqu’au-delà des menaces sur le « modèle économique » des entreprises médiatiques, c’est son privilège spécifique, à savoir le monopole d’accès à l’espace public qui se trouve, dit-on, menacé. Certes, monopole d’accès n’entraîne pas monopole d’expression : en principe, les médias ne prennent la parole que pour la donner. Mais que l’on soit ministre, PDG, banquier ou simple citoyen, c’est par l’intermédiaire des médias que l’on doit s’exprimer pour avoir quelque chance d’être entendu d’un large public. À noter que la seule exception notable à ce monopole est constituée par… le courrier, postal ou électronique.

À l’évidence, les médias font face à la menace avec un certain succès : il suffit pour s’en convaincre de considérer le hit-parade des sites les plus fréquentés qui sont pour la plupart sont des sites médiatiques. La seule innovation notable réside dans les tentatives de journalistes pour développer leurs propres sites en dehors des entreprises médiatiques qui les employaient auparavant.

Asservi au pouvoir médiatique, le pouvoir politique peut espérer s’en affranchir en accédant directement aux électeurs via le nouveau médium qu’est Internet. Le moins que l’on puisse dire est que cette espérance ne s’est guère concrétisée à ce jour en dépit des pics d’audience que connaissent les sites des partis en période électorale ou de la référence à la campagne électorale de Barack Obama. Le pouvoir politique – certains partis plus que d’autres – peut également compter sur les positions politiques (idéologiques) des journalistes : les influenceurs sont parfois aussi influencés.

De leur côté, les pouvoirs économique et financier détiennent des arguments plus consistants. Le premier à travers le management des entreprises médiatiques, le second à travers le financement de ces mêmes entreprises. Les sites de journalistes indépendants évoqués ci-dessus doivent précisément être considérés comme des tentatives pour affranchir le pouvoir médiatique (celui de la caste des journalistes) des pouvoirs économique et financier.

Chacun des chapitres de cette brève note appellerait de longs développements. Elle suffit toutefois à révéler les impostures que dissimulent les discours sur la « révolution Internet » et aussi bien l’insuffisance des débats sur la gouvernance de l’Internet.