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Que sont les wikipédiens ?

Une communauté ludique et néanmoins productive

samedi 26 mars 2011, par Paul Soriano

Qu’en est-il de la collectivité formée par les utilisateurs de Wikipédia ? Une foule ? Une bande ? Une communauté ? Un corps politique ? Rien de tout cela. Pas vraiment une « société savante » non plus, mais plutôt une collectivité originale en réseau, à extension planétaire bien que structurée en espaces linguistiques.

Pour être originale cette « communauté » nous semble néanmoins appartenir à la vaste catégorie des groupes ludiques implantés dans « un espace de liberté au sein d’une légalité particulière définie par la règle du jeu » [1] .

Par rapport aux définitions classiques du jeu, deux objections peuvent être soulevées. D’abord, le fait que le projet Wikipédia n’est pas a priori limité dans le temps – mais est-ce vraiment une objection décisive ? Ensuite, et surtout, son caractère « productif » – mais cette objection est affaiblie par le caractère libre et gratuit (non rémunéré) de la production wikipédienne. On pourrait même soutenir que Wikipédia appartient à une catégorie de jeux qui, outre des satisfactions psychologiques pour les joueurs engagés dans la partie, produit de surcroît un bien public… dont l’exposition vient encore renforcer en retour la gratification des joueurs.

Ce jugement est confirmé par le fait que parmi la dizaine de « statuts d’utilisateurs » wikipédiens, les seuls à figurer dans la catégorie « statut non technique » sont les arbitres qui interviennent en cas de conflit non résolu par les procédures courantes. Les autres utilisateurs à statut particulier ne sont que des opérateur techniques, ni législateurs, ni juges, ni même policiers, tout au plus des « bourreaux » si l’on veut, dans un monde où fort heureusement il n’y a pas de tête à couper. Un administrateur de Wikimédia France propose une métaphore moins rude : « Un administrateur doit être vu comme un contributeur à qui on a remis un balai pour faire le ménage ».


Wiki-anarchistes et encyclopédistes réglementariens

Deux partis s’affrontent chez les wikipédiens, ceux qu’un chercheur qualifie respectivement de « Wiki-anarchistes » et d’« Encyclopédistes-réglementariens » [2]. Mais le conflit le plus significatif est celui qui a opposé les deux co-fondateurs, Jimmy Wales et Larry Sanger : ce dernier a fini par lancer un projet concurrent appelé Citizendium (de citizen, citoyen et compendium, recueil, collection d’informations) dont les articles sont supervisés par des experts et qui se met donc « hors jeu » en se rapprochant des encyclopédies classiques.

Retenons que Wikipédia, socialement structurée comme un jeu, se différencie d’autres projets encyclopédiques socialement structurés comme des entreprises ou des institutions, avec tout ce que cela implique de division du travail et de hiérarchies d’ordre intellectuel ou managérial.

Mais Wikipedia n’en produit pas moins du savoir, concurremment avec les autres encyclopédies. Et elle se différencie par ailleurs des « sites communautaires » de l’Internet social (Facebook], MySpace, YouTube…) investis par la publicité quand ils ne sont pas purement et simplement « rachetés » par un opérateur commercial.

Wikipédia met enfin en évidence un dispositif de médiation technique, repérable à deux niveaux : celui de l’interface d’accès et d’édition des textes et celui des outils de surveillance et de contrôle. Ces derniers permettent très classiquement au centre de surveiller la périphérie. Mais ce qui est beaucoup plus intéressant, c’est qu’un utilisateur quelconque peut activer lui-même les outils de surveillance (à la différence des outils d’administration réservés aux administrateurs) ce qui leur donne une force de frappe potentielle beaucoup plus considérable.

En dramatisant un peu on pourrait ainsi aggraver le fameux slogan de 1984 : Big Brother is you, watching, comme si les écrans où s’affichait Big Brother étaient devenus des miroirs [3]. A vrai dire Wikibrother est assez cool et l’on ne saurait lui reprocher à la fois son laxisme (« tout le monde peut impunément publier n’importe quoi ») et des velléités totalitaires.


[1Voir Colas Duflo, Jouer et philosopher, PUF, 1997.

[2Sylvain Firer-Blaess, mémoire de fin d’étude présenté à l’IEP de Lyon (voir http://www.homo-numericus.net/).

[3Dans l’étude citée, Sylvain Firer-Blaess, parle d’ « hyperpanopticon », en référence au projet de prison panoptique de Jeremy Bentham qui a inspiré Michel Foucault dans Surveiller et punir. L’image de l’écran-miroir nous paraît plus pertinente, mais l’auteur à fort bien vu et décrit la délégation de surveillance du centre vers la périphérie.

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